Chapitre 31
Il existe des formes de déraison qui, poussées à leur paroxysme, peuvent devenir de nouveaux modèles de raison.
Manuel du BuSab.
— McKie ?
C’était, dans sa conscience, la présence calibane qu’il connaissait bien et qui lui donnait l’impression d’entendre et de sentir quelqu’un (ou quelque chose) qui était à la fois très proche et infiniment loin de lui.
Les préparatifs avaient été d’une simplicité déroutante. Jedrik et lui s’étaient donné une main, elle la gauche et lui la droite, et chacun avait pris dans l’autre l’extrémité d’une des tiges luminescentes.
McKie n’avait pas d’identité toute prête pour cette « voix » calibane, dont le ton d’interrogation avait quelque chose de surprenant. Il admit cependant qu’il était bien McKie, en formulant sa réponse dans un demi-murmure. Tout en parlant, il avait une conscience aiguë de la présence de Jedrik à ses côtés. Elle était beaucoup plus qu’une autre personne, à présent. Il portait d’elle une simulation sommaire, qui lui permettait parfois de prévoir ses réactions.
« Vous déclarez accord réciproque ? » demanda la voix calibane.
McKie sentit à ce moment-là la présence de Pcharky, lointaine. Il servait de moniteur pour cette opération. Tout se passait comme si c’était lui qui fournissait le treillis suivi par l’entité calibane sous la forme d’une série de règles complexes qui pour la plupart ne pouvaient s’exprimer en mots. Une partie de McKie réagit à cela comme si un monstre avait été réveillé en lui, un monstre courroucé d’avoir été dérangé pendant son profond sommeil et qui se dressait en demandant :
« Qui ose m’appeler ? »
McKie sentit trembler son corps et celui de Jedrik, à côté de lui. Le tremblement caliban-taprisiote, les premières sueurs de la transe ! Il percevait maintenant ces phénomènes sous un jour nouveau. Quand on marchait au bord de ce genre d’abîme…
Tandis que ces pensées défilaient confusément dans sa tête, il ressentit comme un léger déplacement, rien de plus que le reflet troublé de ce qui n’était pas tout à fait un mouvement. À présent, tout en se sentant dans sa propre chair, il se voyait en même temps en possession d’un contact intérieur avec la chair de Jedrik et savait qu’elle partageait son expérience.
Un sentiment de panique inimaginable menaçait de le submerger. Il sentit que Jedrik essayait, affolée, de briser le contact, pour mettre fin à cet insupportable partage ; mais ils se trouvaient sans recours, en proie à une force que rien ne pouvait arrêter.
Aucune notion de temps ne venait s’attacher à l’expérience ; pourtant, presque simultanément, une impression fataliste de calme les enveloppa entièrement. McKie sentit soudain s’approfondir sa perception de la partie de chair issue de Jedrik. Il était maintenant dominé par la curiosité.
C’est donc cela la femme !
L’homme, c’est ça ?
Leurs pensées se joignaient sur un point indistinct.
La fascination étreignait McKie. Il lança une sonde un peu plus profonde.
Il/Elle se sentait respirer. Elle/Il avait une conscience aiguë des différences en moins ou en plus. Pas seulement les attributs génitaux, la présence et l’absence de seins. Elle se trouvait dépossédée de ses seins. Il était perturbé par leur présence, leurs implications profondes. Cela dépassait le stade du gamète McKie/Jedrik.
McKie percevait ses réactions, ses pensées.
Jedrik : « Tu projettes ton sperme dans le flot du temps. »
McKie : « Tu renfermes et nourris… »
« Je projette/nourris. »
C’était comme s’ils regardaient ensemble le même objet de deux côtés différents et ne s’en apercevaient qu’après coup.
« Nous projetons/nourrissons. »
L’écran obscurcissant disparut. McKie se retrouva dans l’esprit de Jedrik et elle dans celui de McKie. Leurs pensées ne formaient qu’une seule entité.
Leurs expériences séparées de Dosadi et de la Co-sentience furent fondues en une relation unique.
« Aritch… ah, oui. Tu vois ? Et ton ami pan spechi, Bildoon. Remarque bien. Tu t’en doutais ; maintenant, tu es sûr… »
Chacun profitait de l’expérience de l’autre, étoffant, raffinant la sienne… pour condenser, élaguer, modeler…
C’est ça, la formation d’un légiste.
L’amour maternel ? Ah… l’amour des parents, oui.
« Il suffit que je… que nous manœuvrions ainsi… et ainsi… pour qu’ils soient obligés de choisir Untel comme juge. Ce qui nous donnera la marge nécessaire. Laissons-les enfreindre leur propre code. »
Ils sentirent bouger en eux le monstre qu’ils avaient réveillé. Il n’avait ni espace ni dimension, mais il existait et leur faisait sentir sa puissance.
« Je fais ce que je fais ! »
La puissance les enveloppa. Nulle autre perception ne leur était permise. Ils se sentirent portés par un courant primordial, un inflexible élan, une force capable de renverser n’importe quoi d’autre dans leur univers. Ce n’était pas Dieu, ce n’était pas le Principe Vital, ce n’était pas lié à une espèce en particulier. C’était quelque chose de si éloigné de telles articulations que Jedrik/McKie ne pouvait même pas en supporter la pensée sans se dire que l’instant suivant serait celui de l’annihilation. Ils perçurent alors la question brutalement posée, sur un ton d’étonnement courroucé et d’amusement glacé, à leur conscience unie emplie d’un impossible effroi.
« C’est pour cela que vous me réveillez ? »
Ils comprenaient maintenant pourquoi le corps du donneur de l’ego avait toujours été immédiatement mis à mort. Cette terrible fusion soulevait une… soulevait une rumeur. Elle réveillait le poseur de questions.
Ils comprenaient cette question sans l’aide de mots, tout en sachant qu’ils ne pourraient jamais en saisir tout le sens et toute la portée émotionnelle. Le simple fait d’essayer les brûlerait jusqu’à l’âme. Courroux… étonnement… amusement glacé… menace. La question telle qu’elle était interprétée par leur (s) esprit (s) jumelé (s) représentait seulement une limite. La limite de ce que Jedrik/McKie pouvait accepter.
Le poseur de questions s’enfonça dans les abîmes d’où il était surgi.
Ils ne surent jamais très bien, par la suite, s’ils avaient été chassés ou si, terrorisés, ils s’étaient enfuis. Mais le dernier message s’était gravé en lettres brûlantes dans leur compréhension commune.
« Laissez dormir celui qui dort. »
Ils avaient doucement regagné leurs esprits. Ils comprenaient l’avertissement, tout en sachant qu’ils ne pourraient jamais en faire saisir la menaçante intégralité à aucune créature co-sentiente.
Simultanément : McKie/Jedrik perçut une projection de terreur, inexpliquée, sans spécificité, venue du Caliban qui gardait le Mur de Dieu. C’était une expérience nouvelle pour la mémoire commune mâle-femelle. Même la Calibane Fanny Mae n’avait jamais projeté une chose semblable dans l’esprit de l’ancien McKie quand elle s’était crue condamnée.
Simultanément : Jedrik/McKie perçut le retrait progressif de Pcharky. Quelque chose dans l’effroyable contact avait déclenché la spirale de mort. Au moment même où Jedrik/McKie réalisait cela, le vieux Gowachin s’éteignit. Ce fut une porte brusquement refermée. Mais juste avant, Jedrik/McKie avait appris, dans un éclair, que le vieux Pcharky avait sa part de responsabilité dans les décisions qui avaient naguère donné naissance au projet Dosadi.
McKie se retrouvait enrobé dans une chair qui respirait, vivait et lui transmettait ses messages par l’intermédiaire de sa propre conscience. Il ne savait plus très bien lequel des deux corps il possédait maintenant, mais c’était un corps distinct, séparé, qui rayonnait de sensations humaines : le goût du sel, l’odeur de la transpiration, l’omniprésente puanteur des garennes. Une main agrippait une poignée de métal froid et l’autre tenait celle d’un compagnon humain. La transpiration baignait ce nouveau corps et rendait glissantes les deux mains enlacées. Il savait qu’il était vital de pouvoir distinguer les deux mains, mais il n’était pas prêt à affronter ce moment de vérité. Pour le moment, la conscience de son corps, son nouveau corps, et toute une vie de souvenirs nouveaux, accaparaient la totalité de son attention.
Convergence : Une cité dans la Bordure, depuis le début sous le contrôle de Jedrik, parce qu’elle avait su manipuler Tria et Gar avec une exquise précision, et aussi parce que ceux qui commandaient dans la Bordure avaient fait partie des générations de reproduction sélective dont Jedrik était l’ultime aboutissement. Elle était une arme biologique dirigée contre un unique objectif : le Mur de Dieu.
Convergence : L’amour maternel, l’amour paternel, cela consiste aussi à mettre son enfant dans un péril mortel quand on sait que tout ce qui est humainement possible a été fait pour préparer la survie de cet enfant.
Le plus étrange, pour McKie, c’était qu’il ressentait toutes ces choses comme des souvenirs personnels.
« Ça aussi, c’est moi qui l’ai fait. »
Jedrik était en proie à de semblables expériences.
Lequel des deux corps ?
Telle était donc la formation d’un agent du BuSab. Subtil… adéquat, presque. Plein de complexité et d’inédit pour elle ; mais pourquoi fallait-il que les choses ne soient jamais poussées jusqu’au bout de leur développement logique ?
Elle repassa dans sa mémoire toute neuve les séances avec Aritch et Ceylang. Bien assortis, ces deux-là. Le choix de Ceylang et le rôle qu’on lui destinait paraissaient évidents. Quelle naïveté ! Jedrik se sentait libre d’avoir pitié d’elle. Quand on le laissait suivre son cours, c’était un sentiment intéressant. Elle n’avait jamais éprouvé de pitié à l’état pur.
Convergence : McKie l’aimait réellement. Elle savoura ce sentiment dans toute sa complexité co-sentiente. Ce flot direct d’émotions polarisées la ravissait. Il n’avait pas à être endigué !
À l’origine et à l’issue de cet échange créateur se tissait une intimité complice, une pure sexualité libre d’inhibitions.
Savourant l’amusement provoqué chez Jedrik lorsque Tria avait suggéré un accouplement Jedrik/McKie, celui-ci, en proie à une montée de désir indiscutablement masculin, comprit par cette sensation qu’il n’avait pas perdu son ancien corps.
Jedrik, reconnaissant la longue quête de McKie pour se trouver un complément femelle, vit son amusement transformé en désir de prouver l’aboutissement de cette quête. Comme elle se tournait vers lui, en lâchant la tige maintenant privée des énergies rayonnées par Pcharky, elle se trouva subitement dans la chair de McKie, son regard plongé dans son propre regard.
McKie était bouche bée, de l’autre côté de la même expérience.
Aussi subitement, sous le choc, ils réintégrèrent leur chair familière : McKie mâle, Jedrik femelle. Aussitôt, cela devint une aventure à explorer, un nouveau va-et-vient Dans ce jeu inédit, tout érotisme était oublié.
« Nous pouvons être l’un ou l’autre sexe/corps, à volonté ! »
C’était quelque chose qui dépassait de loin les Taprisiotes et les Calibans, quelque chose de bien plus subtil que la progression rampante d’un ego pan spechi d’un corps de sa crèche à l’autre.
Ils connaissaient déjà la source de cet étrange présent au moment où ils se laissèrent tomber sur le lit, heureux d’être de nouveau mâle et femelle pour un temps.
Le monstre endormi.
C’était un présent rempli d’épines, une chose que des parents attentionnés pouvaient offrir à leur enfant en se disant que le moment était venu de lui donner cette leçon. Pourtant, ils se sentirent revitalisés, conscients d’avoir, l’espace d’un instant, puisé à une source d’énergie sans limites.
Plusieurs coups frappés à la porte interrompirent leurs rêveries partagées.
« Jedrik ! Jedrik ! »
« Qu’y a-t-il ? »
« C’est Broey. Il demande à parler à McKie. »
Ils se levèrent du lit en un instant.
Jedrik jeta un coup d’œil à McKie, sachant qu’elle n’avait pas le moindre secret pour lui et qu’ils partageaient la même base de raisonnement. Forte de cette base mutuelle, elle parla en leurs deux noms.
« A-t-il dit pourquoi ? »
« Jedrik… »
Ils reconnurent tous les deux la voix terrorisée d’un conseiller à qui ils pouvaient faire confiance.
« … la matinée est avancée et le soleil ne s’est pas levé. Dieu nous a enlevé le soleil ! »
« Refermé hermétiquement la barrière… »
« … pour dissimuler l’explosion finale. » Jedrik ouvrit la porte pour faire face au conseiller tremblant.
« Où est Broey ? »
« Ici… au poste de commandement. Il est venu seul, sans escorte. »
Elle jeta un bref regard à McKie.
« Tu parleras pour nous. »
Broey attendait près du tableau de position dans le poste de commandement. Des gardes humains se tenaient, attentifs, à portée de bras. Le Gowachin se tourna nerveusement vers McKie et Jedrik lorsqu’ils entrèrent. Il était, exactement comme l’avait deviné McKie, gonflé de fluides reproductifs. Perturbant, pour un Gowachin.
« Quelles sont vos conditions, McKie ? »
Sa voix était gutturale, pleine d’essoufflements.
L’expression de McKie demeura aussi neutre que celle d’un Dosadi, mais il songea : Broey me rend responsable de cette absence de soleil. Il est terrorisé.
Avant de répondre à Broey, il se tourna vers la fenêtre à l’opacité alarmante. Il connaissait par cœur ce Gowachin longuement étudié par Jedrik. C’était un raffiné, un amateur de sophistication qui ne s’entourait que de gens du même tonneau. C’était un professionnel du raffinement, qui interprétait tout à travers le filtre spécial dosadi. Personne ne pouvait pénétrer dans son cercle s’il ne partageait cette affectation. Les autres demeuraient à l’extérieur, rabaissés. Il représentait la quintessence de Dosadi, un produit de distillation presque aussi humain que gowachin car il avait, la chose était certaine, revêtu jadis l’enveloppe d’un être humain. Mais, de naissance, il était gowachin, cela ne faisait aucun doute.
« Vous avez suivi ma piste », déclara McKie.
« Extraordinaire ! »
Le visage de Broey s’éclaira. Il ne s’était pas attendu à un échange de type dosadi, émotionnellement réduit au strict nécessaire.
« Malheureusement », reprit McKie, « vous n’êtes pas en position de négocier. Certaines choses devront être accomplies. Vous vous soumettrez de votre plein gré, vous vous soumettrez de force ou bien nous agirons sans vous. »
C’était de la part de McKie une provocation délibérée, un choix de formes non dosadies destinées à abréger la confrontation. Plus que n’importe quoi d’autre, cela voulait signifier que McKie venait de l’autre côté du Mur de Dieu et que la force qui retenait la lumière du jour n’était qu’un simple échantillon de ses ressources.
Après avoir hésité, Broey murmura :
« Donc ? »
Ce simple mot emplit l’atmosphère d’implications multiples : refus de tout entretien, destruction d’un espoir, perte nostalgique d’un pouvoir défunt, le tout accompagné d’une réserve délicate qui était la signature de Broey. C’était à la fois plus subtil qu’un haussement d’épaules et plus puissant, dans un contexte dosadi, que toute une séance de négociations.
« Des questions ? » s’enquit McKie.
Broey, visiblement surpris de cette demande, se tourna vers Jedrik, comme pour la prendre à témoin. Ils étaient dosadis tous les deux, oui ou non ? Comment discuter avec cet intrus qui étalait ici ses manières grossières et son manifeste manque de compréhension de finesses dosadies ? Il s’adressa à elle :
« N’ai-je pas déjà exprimé ma soumission ? Je suis venu seul ; j’ai… »
Elle prit la relève de McKie.
« Il y a dans notre situation présente certaines… particularités. »
« Particularités ? »
La membrane nictitante de Broey avait cligné une seule fois.
Jedrik fit en sorte de laisser percer un léger embarras.
« Certaines subtilités de la sensibilité dosadie doivent être laissées de côté dans les circonstances actuelles. Nous sommes tous ici de très humbles suppliants… et nous avons affaire à des êtres qui ne parlent pas, qui n’agissent pas comme nous… »
« Oui. » Il pointa ses doigts palmés en direction du ciel. « Les retardés mentaux. Dans ce cas, nous sommes en danger. »
Ce n’était pas une question. Il scrutait le plafond, comme s’il essayait de voir quelque chose au travers. Il prit une lente inspiration.
« Oui. »
De nouveau, c’était un message compact. Ceux qui avaient été capables d’ériger le Mur de Dieu avaient le pouvoir d’écraser toute une planète. Par conséquent, Dosadi et ses habitants étaient à leur merci. Seul un Dosadi pouvait accepter cela avec une telle promptitude, sans poser davantage de questions, et Broey était dosadi jusqu’à la quintessence.
McKie se tourna vers Jedrik pour lui dire quelques mots qu’elle connaissait d’avance, mais qu’elle écouta jusqu’au bout.
« Ordonne à tes troupes de cesser tout combat. »
Il fit face à Broey.
« La même chose pour vous. »
Broey regarda tout à tour Jedrik, puis McKie, puis de nouveau Jedrik, avec une expression de perplexité qu’il ne cherchait pas à dissimuler, mais il obéit :
« Où est le communicateur ? »